ROBERT OLIVA

   Emile Lejeune suite

                      

                                                                                            Emile Lejeune par Chaïm Soutine

             MUSEE DE L'ORANGERI

La poésie trouve également droit de cité dans cette atelier. Jean Cocteau y conviait Apollinaire, Salmon, Blaise Cendrars, Reverdy, Max Jacob qui y faisaient des lectures, lors de matinées poétiques.




 Emile Lejeune rencontra Chaïm Soutine, le 7 février 1918, boulevard Montparnasse. Il tenait à bout de bras une toile fraîchement peinte.C’était un quartier de bœuf , qu’il allait proposer à La Rotonde . Emile Lejeune la lui acheta pour cinquante francs.

 Quelques mois plus tard, Soutine devint le poulain de Zborowski, qui chercha par tous les moyens à racheter la toile. Il en proposa deux mille francs, mais Emile Lejeune refusa . Elle devint des années plus tard la propriété de Paul Guillaume.

          Chaim SOUTINE par Emile LEJEUNE

                                         

                                               

Emile Lejeune et Chaïm Soutine devinrent des amis., ce dernier fit sont portrait par deux fois, dont celui de la couverture de ce présent résumé, qui est exposé au Musée de L’Orangerie à Paris.

 Zborowski poète polonais et grand collectionneur , qui vivait de courtage, achats et ventes de tableaux, avait comme locataire Moïse Kisling, qui lui présenta Modigliani , puis Soutine.

 Conquis par la peinture de ce dernier, il se voua corps et âme à la mettre en valeur. Il leur rachetait leurs toiles pas encore sèches , de peur qu’ils les revendent pour une bouchée de pain. Mais Soutine, aimait aller peindre, soit à Cagnes où à Céret, aussi, il devait trouver les fonds nécessaire à l’entretien de son poulain qui se trouvait à quelques milles kilomètres de Paris. Le peintre refusait de lui envoyer les toiles tant qu’elles n’étaient pas terminées. Zborowski faisait la chasse aux emprunts et était sous la menace que Soutine vendent ses toiles. Malgré ce régime qui dura quelques années, Zborowski tenait le coup.

 Il avait également comme poulain, Modigliani. D’une allure de grand seigneur , malgré la vétusté de son veston, son cahier bleu sous le bras, se plantait devant les clients des cafés de Montparnasse et se mettait à l’œuvre en leur croquant le portrait , moyennant un verre de gin où une pièce de quarante sous. A ce régime ,il devenait assez rapidement en mauvais état. Alors , il allait faire un peu de sieste et revenait dans la soirée , ce qui lui valait une rechute. Il n’est pas exagéré de dire qu’ il était ivre deux fois par jour. Pendant l’été 1917, alors que les concerts étaient interrompus en période de vacance, Zborowski m’a demandé de partagé mon atelier avec Amédéo Modigliani.

 A ce moment là, je me débrouillais pas mal . Je vendais aux journaux mes croquis de sportifs de tennis, rugby , golf , ce qui m’obligeait à courir les salles de rédaction tous les après-midi.

                           Suzanne  LENGLEN              RENE LACOSTE                                                                Célèbres joueurs de tennis, dessins de Emile Lejeune

                                      

                              
Je ne travaillais donc à l’atelier que le matin. Zborowski , de ce fait, tint à me payer une petite location de douze francs cinquante par semaine, ce qui ne dura que 15 jours. A l’impossible nul n’est tenu, c’était son slogan . Malgré tout, il finit quand même par ouvrir sa galerie rue de Seine. J’avais demandé à plusieurs reprises à Modigliani de signer ses dessins que j’avais acquis de Kisling. Mais il n’aimait pas faire ça. Mo-di-gli-ani est trop long à écrire disait’il . Cependant, j’arrivais à mes fins, après quoi, je l’emmenai déjeuner pour le remercier d’un effort aussi méritoire.
Je bavardais avec un ami à l’atelier, lorsque ce dernier me demanda si pour quarante sous , il pouvait faire un portrait de mon ami. Je demandes à ce dernier, si pour cinq francs Modigliani pouvait lui faire son portrait. Mon ami accepta. Mais le peintre récidiva et me demanda si il pouvait lui faire un portrait à l’huile pour dix francs. Je transmis sa proposition en doublant le prix . Mon ami accepta et Amédéo Modigliani exécuta sans bavures ni reprises le portrait de mon ami, qui fut ravi. En partant le peintre me dit " Vous êtes un as ".

  

 Maison de Modigliani, aux environs de Cagnes Aquarelle par Emile Lejeune


Lors des expositions rue Huyghens, Emile Lejeune se prit d’amitié pour Moïse Kisling. Commerçant, il savait se débrouiller mieux qu’aucun autre pour vendre ses œuvres. Il faisait photographier ses toiles et envoyait les photos dans les musées étrangers . Quant aux critiques, il s’en était fait des amis. " Ils me coûtent bien une dizaine de mille francs par mois en gueuletons et en sorties".
Emile Lejeune allait le voir de temps en temps dans son atelier, au 5, rue Joseph-Bara où habitait aussi Zborowski. Aux environs de 1928 la peinture traversait une sérieuse crise. Comme je m’en plaignais auprès de Kisling, il me répondit "Oui c’est assez moche, mais quant vous verrez un bon Youpin polonais comme moi, ne plus trouver de boulot, vous pourrez dire que ça va vraiment mal"
Puis Kisling a fait un long stage aux Etats-Unis et c’est en 1953, qu’ils se retrouvèrent , non sans joie,au Château de Cagnes où il y avait organisé une exposition. Le soir du vernissage, ils étaient en train de bavarder, lorsque la dame de compagnie de Cécile Sorel, vint lui annoncer l’arrivée de cette dernière et Kisling plaqua son ami. Il y eut des retrouvailles spectaculaires avec la Grande Dame.
Peu de temps après, bien avant la fin de son exposition, Kisling , un brave type pour tous , un bon ami pour Emile Lejeune , s’est éteint à 62 ans.